Michel Le Quéré

Michel Le Quéré

le désastre c'est d'aimer

 

 

 

 

RAPPEL :

 

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préliminaires

 

 

Une image me hante : la vallée de l'Aumance vue du sommet de la côte de la Tuilerie. Nous sommes en Bourbonnais, aux frontières du Berry, entre Bourges et Montluçon et plus précisément entre Meaulne et Urçay. Je suis debout au milieu de la route nationale 144, les bras en croix, le Nord cloué dans le dos. Je plonge mes interrogations dans le symbole de ma jeunesse : le paysage bocager patient qui m'a vu naître et que je peux contempler à mes pieds.

L'image est une clé qui ouvre tous mes chagrins. A partir d'elle je rayonne dans toutes les directions des grands visages et moments de mon histoire. Chaque sentier me mène à un effroi. Un emblème agrafé épouvantablement loin en amont sur la charpente de ma mémoire involontaire et si tragiquement éloigné de mon présent de vieillard que la blessure d'incrédulité libère aussitôt une invivable douleur impossible à apaiser. Je nomme cette douleur le désastre. C'est un gouffre qui appelle à l'enfouissement. Le désastre c'est l'impossibilité de libérer l'enfant des profondeurs, le jeune homme que j'ai été prisonnier au cachot de ma mémoire. Cet animal souffrant se cogne partout dans le noir, se brise les ailes et le courage. Mon heure n'est plus de consentir joyeusement à l'avenir. Je ne sais que ployer sous la nostalgie. Le désastre c'est que le pays de ma jeunesse est le royaume d'un autre temps. Le désastre c'est d'avoir aimé l'irréversible. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

chair du propos : Le désastre c'est d'aimer

 

 

En amont, loin dans le pelage obscur des sites fondamentaux perdus, des fragments d'histoire fossilisés qui retiennent leur respiration. Tarir le vif de soi pour être l'un des leurs ou l'aventure suprême de la sédimentation. Dépôt des armes, des larmes et des projets.

 

La vague des heures douloureuses plonge du sommet de la côte. Roulent et fondent en elle des coeurs d'étoiles. Un bagage dont le poids approche celui de la mort. La distance de l'enfance au chagrin de sa perte a un visage de gouffre. L'exacte perception suspend parfois la vague. Le souvenir alors comme une aube étonnante.

 

Nu et défait, blanc de chagrin perlant à fleur d'oubli, imprégné, noyé, repu, sucre tellement imbibé de tous les alcools de ta vie, Maman, tellement dépendant de ta voix, de ta présence et de tes ordres. Je, cette synthèse de tes rages, arachnéenne, brillante mais si peu libre.

 

Dans la poursuite du refus de l'oubli, le sens obscur de ces heures perdues sauf l'amour. Une quête d'un courage de paupière qui prend le temps d'enfermer le paysage aimé. Même la nuit dans la poursuite, les battements de coeur de l'enfance. La basse continue de l'orchestre de mes peurs entre dans mon chagrin comme un éclat de rire dans un tocsin.

 

La coulée de lave du présent contre laquelle fétu je bâtis et rebâtis et de guingois le barrage affligé de ma condition d'enfant perdu. Je m'évertue à présenter à ce flot assassin de gigantesques moraines d'amour. Toute une bibliothèque d'essais désespérés, de tentatives d'être maintenues en leur chair d'origine. Le combat comme l'enfant est perdu mais la conscience de son existence me préserve au totem de sa verticalité.

 

Piétiné sous le sabot des heures illégitimes, à mes pieds et au sud et en robe d'effroi, la vallée de l'Aumance et ses grands airs de Waterloo à la petite semaine.

 

Tellement compassionnelle la paume de mon chagrin dans laquelle je recueille les âmes errantes qui m'élevèrent, me restaurèrent, m'offrirent assise, méthode et choix. Ces bâtisseurs d'enfance travaillent encore à la cathédrale de conscience dont j'épouse chaque jour la lumière et la paix.

 

Mon pays ne penche plus ses lèvres à ma source. Trop de transparence dans ma marche funèbre. La reconquête de l'enfance ne cesse de se vouloir cheminement ailé dans un ruisseau. Le désastre dans l'assagi, dans l'étang qui étouffe, dans l'effroi sous l'invincible soif.

 

Dans le présent parfois une charge héroïque, une offrande ouvrière, une embrassade carrée, les épaules effacées du passé enlacées. Une rondeur antalgique qui se moque des gros yeux de l'horloge. Le souvenir extrait sans la douleur. Une marche sur les eaux, la plage perdue, les regrets assommés par l'embrun. La nostalgie séduite empêtrée dans son orgueil.

 

Habiller d'ors le présent ne sauve que l'espace nécessaire à l'élaboration du désespoir. Sa tenue journalière qui jaillit de l'armoire comme une arme. Lors cette douleur dans le désastre qui n'en demandait pas tant. Au plafond de la Chapelle Sixtine de ma jeunesse, cette main d'ivoire exsangue qui lâche prise.

 

Par les chemins du ciel le voyage des rhizomes de ma désespérance. Humbles et le cuir sarmenteux, ils rongent l'espace à corriger. Et les présomptueux vaisseaux de l'avenir de regarder ailleurs. Défaillant le pétiole de l'habitat d'antan. Replié sur un souffle je m'exécute à l'engourdissement. Toutes maladies de langueur à l'assaut de la moindre bouture de jeunesse, du plus petit peuplement de souvenirs d'enfance. Sainte est la terre où mes racines. Le dépérissement signe le retour à l'étable.

 

La chair des âmes aimées quelque part dans la transparence ailée du paysage initiatique. Un emblème, un alcool. Le chagrin éventrant la falaise de l'avenir.

 

La pierre vive du remords. Brochée, fouillée, martyrisée. Afin que mon ingratitude saigne, plie et rende grâce. Le présent de l'oeuvre désespère mais apaise en ciselant le pardon. Le cadeau que cette communion avec l'insolente bonne santé de mon insouciance d'alors.

 

Mon présent est aux ordres de la passéité. Il l'épouse. Il emprunte son pas corvéable et vaincu. Ainsi, d'une rive à l'autre du jardin, le transport du cadavre de la brouette de Papa. Dans mes bras comme le plus bel enfant inaccessible. La gerbe des papillons dorés de la réminiscence devant moi jaillissant. Atlas en prit ombrage. Mon monde, le sien, le même joyau.

 

L'écho des temps anciens monte sans fin de la vallée. Sans se soucier. Coiffé de tant de madeleines se bousculant. Il ne sait pas qu'il me traverse, qu'il fend la foule des mille vieillards frileux de mon avenir. Je ne suis qu'un accueil de verre. Le désastre de ne pouvoir retenir la diagonale de chair ensoleillée qui me transperce sans se retourner.

 

J'accède parfois à l'aube où les derniers sacrements de la raison. Moi aussi sur le seuil du présent, pétrifié, je guette l'improbable retour d'un fils sacrifié dans une quelconque entreprise de mort. Je suis cette vieille femme folle qui supplie l'invisible. L'irréversible pèse-t-il le poison dans le souvenir ?

 

Dans l'urne funéraire du présent deux ou trois âmes fortes de Giono venues m'accompagner dans la contrition. Or le vif est l'autre, celui de l'irréversible ailleurs. Le contenu, l'éphèbe, le rimailleur, l'insolent des autrefois qui tente de réorganiser le grandiose. La nostalgie est réceptacle, pierre et fixité. D'une sépulcrale actualité. Une arène où la poussière d'un proche renoncement.

 

Une étonnante et neuve cruauté : la frontière à partir de laquelle on refuse de l'amour au présent. Chaque jour une esquille, un atome, un nuage de rien. Pour l'offrir au grandiose en amont, à l'image de l'enfant qu'on était, au contenu du tombeau. L'échange prépare à la nuit.

 

Comme il dort le pays de toute ma transparence. Mon âme de disparu à sa rencontre. Le présent nous traverse sans le savoir. Verroterie, diamant, torrent, qu'importe. La lumière de l'enfance ne voyage qu'au travers du prisme du chagrin.

 

Ma jeunesse comme un jardin dans sa robe de crépuscule. Et tout à coup cette chaleur sur les joues. Rai de soleil, abeille, rose ou chagrin, qui sait ? Bien sûr que je me sème de l'enfance jusqu'aux yeux. Qui voudrait pour se nourrir du désert de l'avenir ?

 

Dans l'inventaire de la douleur, tous les postes avancés des amers de l'enfance : le visage du père sous le masque épuisé du devoir, les artères de mon premier coeur architectural où je me saigne l'espoir, la dentelle d'acier de l'irréversible enjambant la parole de la mère et puis, à chaque intersection et qui ne dort jamais, la rose du paysage de mes interrogations, épine du nord clouée dans l'abandon.

 

Le souvenir cherche la faille, l'interstice, le mal-clos, la crevasse, la fissure, la lézarde, la cicatrice, la fêlure, la décousure, la cassure, la fracture, la déhiscence, le jour par lequel il pourra sourdre, s'immiscer, jaillir, bondir dans l'accaparement. L'espace d'une flamme il les dévore pour donner de la marge à la douleur, de l'espace, de la respiration, des hanches larges, du paysage, des coudées franches, du territoire, des terres conquises, des friches. Appartient-on jamais à soi ?

 

Tout à coup cette révolte contestant qu'à mes côtés là sur le vieux banc de pierre du jardin, le vide assis n'est plus un interdit mais l'hypothèse d'un être cher et disparu me certifiant notre présent complice en secrets déboutonnés. Lors  mon incrédulité de s'attarder dans les bras d'un large soulagement, de rester en suspens dans une étonnante lumière de vérité.

 

Qui mais qui après ma mort voudra bien aux quatre vents du pays de ma jeunesse semer les mille pétales de mon bonheur d'avoir été son fils, sa sève, sa poésie tout aussi bien que son humilité, sa gloire tout aussi bien que son inconséquence, ses frasques et cette randonnée sans fin dans le chagrin ? Qui mais qui ? Personne. Il faudra sans doute que je m'attelle moi-même à cette déperdition.

 

Sculpter, piocher, tailler, creuser. Rien que pour ça : faire de la place dans les bras du souvenir afin d'y loger la carcasse du présent. Pour encore être ce que l'on fut : une entité vivante et fruste impuissante à quitter sa cavernicolité. Sculpter, piocher, tailler, creuser dans le ventre de l'irréversible jusqu'au volume exact du tombeau utile à sa propre jeunesse.

 

Résister à l'irréversible ? Mais certainement. A la manière des Justes. Lui tenir tête et lui désobéir. Plutôt se faire hacher que de lui livrer le souvenir, l'enfant, la raison d'avoir été, l'incalculable amour de ces temps de richesse qu'on habitait comme la chair insouciante des fruits comblant leur enveloppe jusqu'au soupir de plénitude.

 

Contre le mur de l'irréversible cet entêtement, ces larmes, ces copeaux de présent qui vacillent jusqu'au nid retrouvé ! Dedans, l'émoi et ses propositions exactes. Quelle éruption d'amour ces retrouvailles avec le fleuve des toutes premières consciences !

 

L'oeuvre d'une vie est une cathédrale où les gisants de l'enfance. Chaque soir oser s'entretenir avec leur gloire. En toute humilité les amener à pardonner. Rendre les armes sous les averses du chagrin. Plier, plier pour mieux s'agenouiller. Laisser la prière d'albâtre venir frôler l'idée d'une toute petite victoire sur l'irréversible.

 

Le présent arrache du rivage la barque de l'enfance. La malmène, la brinquebale, la jette et la fracasse. Sa cargaison d'amour chaque jour plus éthérée. La légende des flots bleus a depuis si longtemps remplacé dans mes veines la source des projets.

 

Le duvet d'un souvenir d'enfance et je m'effondre. Les ouvrages de défense de l'oeuvre en cours se délitent, les murailles de l'ici font pied d'argile et les remparts du maintenant vacillent. C'était comment la vie la veille du dernier jour de l'insouciance ?

 

Sous la peau lisse des vents tombés rivalisent les impérissables. Chaque souvenir veut sa part de lumière, de souffle et d'envergure. Je ne suis ni sage ni serein. Mon enfance pleure en moi et respirer n'a de sens qu'en sa consolation.

 

On ne revient pas du pays des souvenirs d'enfance. C'est une contrée perdue bien au-delà de la tendresse. Chaque crépuscule m'y abîme dans des larmes effrayantes. En face de l'impossible renaissance, le désespoir comme la mort programmée d'une étoile.

 

Dans la crypte de verre l'insecte fou. Ainsi l'être vivant des profondeurs de soi. Qui sautait à pieds joints dans le ruisseau des amours princières. Et d'une couleur sucrée à une caresse chantée. L'insouciance d'alors en véritable remède contre l'absurde. Car ne pas avoir le droit de donner encore la main au papillon qu'on était abat le chêne des résolutions. L'oeuvre qui fait semblant de nous sauver vient de ce désastre.

 

Sur le chemin de l'école de ma jeunesse retrouver le fossé de la grande peur. S'étendre là au crépuscule dans la majestueuse fraîcheur du désespoir. Et puis la nuit venue quitter la vie par la porte de cette douleur en se disant qu'enfin on a vaincu l'irréversible. Le courage par le chemin grandiose de l'humilité.

 

Cent autres lieux de ma jeunesse se revendiqueront ultime asile. J'ai à rencontrer chacun. Chaque entretien m'arrachera des larmes qu'il faudra peser. D'infimes et géants faits d'amour resurgiront. La douleur sera telle que je pourrai préciser le grain de sa falaise.

 

Mon enfance le cosmos même soupe stellaire dans laquelle j'abîme, je roule, je sculpte, je triture mon chagrin. Il faudrait pouvoir quitter la vie avec le sentiment qu'on s'en retourne pour toujours dans les jupes de la galaxie originelle. Par le vaisseau d'amour et de délicatesse qu'on nomme le souvenir.

 

Ce que je maîtrise ? Rien. Infiniment rien. La déferlante des hordes bleues de ma jeunesse me couche et me piétine en chaque prairie crépusculaire. Je me laisse broyer dans un effroyable bonheur tendre et vieillot qui sent la terre glaise sèche, le pâté aux poires et l'eau de Cologne des bons points dans le cahier du jour. Ainsi le plus beau champ de bataille de mon histoire.

 

Ce qui me sauve c'est que parfois cette explosion. Tout à coup toute mon enfance est là. Dans un rai de soleil les vendanges d'autrefois ou bien dans la démarche vacillante d'un petit bonhomme, toutes les escarmouches entre l'entêtement du réel et la constrction de mon âme vieille de quelques mois. Le cadeau que cette lumière exacte revenue me chercher.

 

Se glisser dans l'habitacle du souvenir jusqu'à la victoire du désastre, le passé dans la tenue charnelle du présent. Amour, chagrin dans un charivari balayant le moindre atome de conscience. L'émotion d'alors non pas revisitée comme un musée mais égorgée, fouillée, saignée, pénétrée, triturée. Un séisme de vie en la chaleur de ses viscères. Si proche l'apogée, la barrière, la bascule, la chair du souvenir à mes larmes greffée.

 

A l'instant de n'être plus rien, l'avoir été désarmé-nu flottant sur le néant, s'agripper pour le passage à la barque du souvenir. Unir le geste et la parole ultimes en susurrant une dernière fois tous ces j'aimais que l'on aima. Connaissance et action dans la même sublime entité à mettre au jour des oeuvres celle qui couronnera toutes les autres. Ne serait-ce que pour atteindre la perfection de cette osmose.

 

Avancer pour fournir en émotions le bagage de vie. Tout acte étant posé pour résoudre les équations de l'enfance. Comme je suis déterminé à vous aimer, mes images d'alors ! L'oeuvre de ma vie est un toit pour votre haute protection. Le souvenir construit le devenir.

 

Au détour du silence surgit la nostalgie. Que le pays natal rejoint très vite dans cette permission. Et c'est bientôt toute ma jeunesse qui ose. Qui s'arrache de la forêt de l'irréversible. Je l'accueille, je la prends dans mes larmes. Je lui sais gré de cette visite qui m'oblige. Le silence cisèle la conscience. L'oeuvre gravée dit qui je suis : une stèle de chair fragile comme un livre.

 

Souvenirs rapetissés, modestes et moins que rien, mes pauvrets, vous qui n'êtes que raisons chétives sans raison, dites, de quel riche pouvoir savez-vous vous saisir pour me tirer ces seaux de larmes combattantes ?

 

Résoudre ma nostalgie ? Rassasier Désir le magnifique cloué à la rentrée au natal ? Consoler mon prodigieux désastre tant aimé ? La déception d'Ulysse m'en garde. Mes rochers d'Ithaque à jamais gravés dans l'horizon inapaisable. Malgré la grande débâcle de l'absurde désespérant. Le remède au chagrin ? La violence d'un labour qui sèmerait du vide.

 

Si je suis complaisant vis à vis de mon propre désastre ? Par la force du regret des choses. Mon chagrin lui jamais ne me trahit. Je connais tellement par coeur son visage et ses mains, sa lumineuse et invincible étreinte. Que me resterait-il si tout à coup il m'arrivait de tomber en déception le jour des retrouvailles avec le pays de ma jeunesse ? Aussi, refusant le retour, je vais cahin-caha titubant mon présent.

 

Certaines réminiscences comme des coups d'ailes remontés du néant. On a beau se chercher, on ne déniche que des images dégoupillées. Pas une seule n'apaise ni ne sourit. Mon enfance explose et meurt en moi mille fois par jour. Je m'abîme de veillées mortuaires en oraisons. Dans la cathédrale de ma jeunesse je sculpte une messe de requiem. Un rayon de soleil au travers du vitrail des désastres.

 

Un morceau de chemin du peintre Humilité. Quelque parfum de fruit rouge aux lèvres de septembre et c'est tout entier le présent qui s'efface. Tout à coup. En un jet. Ce sentier mal vêtu si commun me lance ma jeunesse et les amours que nous portions. Je serais resté là rivé au souvenir mais mon coeur battait encore. Dommage !

 

Inattendu, le visiteur du soir. Il entre en moi par la porte dérobée du souvenir. Il installe sa rumeur de garnement au fil de l'insouciance des cent chemins de sa vitalité. Il me jette parfois un oeil, intrigué par le visage défait de cette chose épuisée qui lui ressemble au point de le saisir d'effroi.

 

La marche du vivant. Sur une carapace de récifs. Un devoir qui glisse à chaque instant vers les rives de la mémoire, se blesse, s'abîme en tentant, à force de labeur, de s'aboucher avec la lumière ardue de la reconnaissance. Je finirai par me livrer aux crues du fleuve de mon enfance.

 

Bâtisseur, maçon reconstructeur, restaurateur, le présent. Au pied de l'oeuvre, désassemblées, tant de pierres de la mémoire ivres d'exactitude à sauver, choyer, asseoir. Le liant ? Ce bel amour d'enfance gorgé de raisin volé aux hanches de septembre. Force est de poursuivre ! clame l'architecte de l'existence du haut de son culot en culotte courte. Mais tellement fragile sa cabane en branches de châtaignier dans la clairière de ma poitrine.

 

Malgré plume, ciseau, gouge et courage, le passé fuit de l'oeuvre. Refuse de s'y insérer. L'enfant que j'ai été réside en mon invisibilité. Les fortifications de mon âme sans doute les murs de sa prison. Et malgré la précision des coordonnées de cette résidence d'artiste ni lui ni moi ne parvenons à nous inscrire dans le matériau de l'univers de l'autre.

 

Tendre écho des lactations originelles perdues, ultime percussion contre le sein imaginaire donné pourquoi repris, cette petite musique de la nuit de mon père. Son bruit mouillé qui le nourrissait. Sa partition aujourd'hui déchiffrée contre sa perte.

 

Dans le panier des nourritures champêtres, cette fortification sérieuse sortie brûlante du four affable de la générosité. Une saveur bien ronde à bouche que veux-tu. Tout mon Berry endimanché, sauvé, possible dans le présent par ce robuste ravitaillement. Tant de leçons en métairie repassées à la lisière de mon chagrin.

 

Nouveau monde sublime par accident, l'école. Festin pour une mémoire écarquillée que ces mets odorants arrachant le terrien aux prairies, aux étables, aux saisons, à la glèbe du manque d'horizon. Des senteurs pénétrantes de cuir, d'encre et de craie, de copeaux de crayons de couleurs pour une étonnante reconstruction du moi. Un moi avec cette fois beaucoup de place dedans pour habiter, rêver à de calmes fenêtres de poésie. Car à ce jour l'amour, sa trace enfin possible, les outils pour graver, là, à portée de sentiment.

 

Au musée de mémoire quelles riches collections d'enfance que ces caresses, ces empoignades, ces frôlements et ces tangences ! A tâtons se perdre encore en se laissant porter du pelage des chevaux à l'onglée, de la crème de blé coulant de la batteuse à la rugueuse tendresse de la main du grand-père. L'espace de deux ou trois lumineuses précisions j'apprivoise l'irréversible. J'atteins, j'attrape, j'agrippe l'éloquence de mon chagrin.

 

L'issue ? Le vertige de l'outrage au bon sens. Par le désastre de la maison vide. Parce que rentrant au nid de ma mémoire je me fracasse à la disparition de mes petits arrachés par les griffes de l'irréversible. Le moi résumé à un seul hurlement, à une négation portée au-delà de la douleur. Chair de ma chair, mes très chers souvenirs, où êtes-vous ?

 

Par les taillis ombreux de la mémoire, la météorite du présent. Aveugle, têtue, précipitée. Et dont la trajectoire organisée parvient parfois à ne réveiller aucun des survivants. Une orgueilleuse prophylaxie qui consume le temps imparti à l'abeille. Sa chute souhaitée pour l'explosion heureuse du carcan.

 

Et tituber encore ce jour dans les décombres de l'amour. A la recherche du survivant. Au coeur de la grande ruine du temps passé le regarder interloqué en espérant qu'il vide ses poches de garnement. Et puis qu'il vous arrache de ce désastre pour vous rentrer dans le pays dit des assises fondamentales. Dans sa chaleur bercé parmi deux hannetons trois billes et une poésie. Certitude qu'enfin au loin derrière le chagrin oublié parmi les éboulis.

 

J'héberge une tempête qui ne peut voir le jour. Une tourmente revenue de l'enfance abattre ces amas de temps qui n'ont servi à rien. Nostalgie, l'impossible maternité.

 

 S'il suffisait de changer les heures en lieues, les jours en plaines et les années en royaumes, comme je voudrais devenir le marcheur de ma vie. Pour ce retour vers toi, ma fille mon enfance. Et le désastre de se muer carrosse afin de transporter vers l'amont tous ces bagages d'amour scellés par l'existence. Tout au long du chemin ces châteaux que l'Espagne a semés.

 

Irruption de mémoire, l'impossible félicité. L'inaccessible volupté de l'été, le jardin sous l'averse.

Un souvenir de mon enfance et aussitôt son pas décidé de déluge. Un sublime désastre au-delà des capacités de réussite du bon sens. 

 

Sucres d'orge et d'enfance, mes petits, mes lointains, mes remèdes, mes sucreries, mes lumineux, mes diamants d'ombre, pendez-vous à mon cou afin que je puisse vous cacher mon chagrin !

 

Apaise-toi mon inquiétude ! Rentrer nous sauvera car je ne suis pas autre. Je reste aux ordres des amours d'antan. Ils me vont si bien. Dans le costume de jeunesse, infime l'ampleur des acquis. Mon âme endimanchée exacte au rendez-vous. Un exil n'est rien qu'une retenue de souffle.

 

Lorsque l'appel des mondes ambitieux éteint, nous rentrerons. Pays natal ou maternel et de pleine eau. Afin de préparer la crypte, la couche d'herbe au fossé froid, la paix à descendre comme des ailes sur une ultime couvée d'amour. Ma terre lointaine dont je suis fait. Sculpture et pauvre de moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  



29/06/2011
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