Michel Le Quéré

Michel Le Quéré

Le syndrome de Taner K.

 

 

 

 

 


 

 

Les articles de mon blog sont illustrés par des morceaux de musique.  Je ne considère pas ces illustrations sonores comme secondaires.

Mais vous pouvez très bien lire les infos de cet article sans musique. C'est vous qui décidez.

 

 

 

 

 

 " Aujourd'hui que la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces émotions profondes."

Jules Vallès

 

 

" Lorsque la mort viendra, aurai-je assez de paix en moi,

et de désir, et de silence ? Faudra-t-il rencontrer pour la dernière fois,

dans le miroir du vent, celui que je n'ai pas su être ? "

Bernard Delvaille

 

 

 " Viens avec moi mon vieux pays ! "

Emily Loizeau

 

 

" Pour l'essentiel, l'homme est ce qu'il cache : un misérable petit tas de secrets."

André Malraux

 

 

" Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends."              

Victor Hugo

 

 

 " Le monde est plein de ronces
Et ce que je cherchais
Je ne l'ai jamais trouvé."

Bashung

 

 

" Nous ne faisons que passer dans l'ombre sous la lumière,

nous ne faisons que traverser des océans des déserts."

Gaëtan Roussel

 

 

 

 

 

 

 

 

              Extrait 1 :

 

 

Taner K. fut un élève de la seule école dans laquelle j'ai officié. Je ne le côtoyais que pendant les récréations. Sa dégaine et sa gestuelle ont à tout jamais insécurisé le trublion amoureux de la vie qui me constitue. Son image ne m'a jamais quitté. Elle inquiète, tourmente, déstabilise. C'est un enfant auquel la vie semble avoir refusé de verser les rasades d'innocence qu'il était en droit d'attendre. Il s'est asséché. Il a rouillé comme un jouet abandonné dans un jardin. Il y a du George Carl dans l'apparence de ce garçon âgé d'une dizaine d'années. Ce clown américain ne fait pas rire aux éclats. Il possède l'art de se plonger contre son gré dans des situations inconfortables et inextricables qui le rendent infiniment émouvant et drôle aux yeux de son public. Taner K. arrive lui aussi sur la scène de la vie dans un costume bien trop grand pour lui, un ensemble d'ordinaire porté par un adulte confectionné dans un camaïeu de gris souris par un tailleur effacé respectueux des solides traditions de son pays. Car Taner lui aussi vient de Turquie. Par ses parents, ses ancêtres, sa modestie et ses silences et même son invisibilité. Aucun petit Français ne se rendrait à l'école en costume de communiant. Donc le pauvre Taner a tout faux. Ainsi accoutré il ne risque pas de passer inaperçu. Il accumule les handicaps car on ne peut pas dire que la paire de baskets également trop grandes pour lui soit du meilleur goût pour compléter sa tenue vestimentaire. Il craint, il cherche, il trouve toujours quelque moquerie adressée à son égard par un gamin le croisant. Le visage triste et condamné il ne réplique, allongeant le pas pour s'éloigner des mauvais bougres. Je ne l'ai jamais vu ni sourire ni courir. Il fuit l'espace offert aux jeux des autres élèves. Hagard et sur ses gardes en même temps. Conciliant, défaitiste, solitaire.

Sa démarche me bouleverse. Quand personne ne peut me voir, il m'arrive de l'imiter afin de tenter de percer le mystère de l'univers de cet enfant. Les bras ballants figés le long du corps, il arpente. On dirait qu'il mesure la distance le séparant d'un ailleurs acceptable dans lequel il pourrait souffler, s’asseoir et pourquoi pas échanger avec un être humain ; un sourire, un mot, une ébauche de sentiment. Chacun de ses pas semble témoigner d'une incontournable sagesse, d'un carcan régissant toute sa vie, d'une obligation non négociable à suivre une ligne droite, un tracé rigoureux invisible mais dicté par une sorte de dogme millénaire. Taner avance sans joie. Marcher semble le faire souffrir. Sa démarche pourrait signifier je suis sage j'obéis je respecte. Mes pas regardez donc comme ils sont ordonnés. L'enfant se déplace à grandes enjambées. Il jette loin devant lui, dans une lenteur souffrante presque désespérée, une jambe qui aussitôt s'effondre. Elle ne rompt pas, elle plie en s'appliquant à tenir bon en attendant que la seconde prenne la relève, comme l'autre déterminée par le devoir, obéissante et résignée. Le marcheur s'affaisse donc à chaque pas comme si ça lui coûtait de poursuivre son chemin. Les manches de sa veste mangent la moitié de ses mains qui tremblent mortes ainsi que celles d'une marionnette. Taner n'utilise pas ses bras. A quoi pourraient bien lui servir ces outils que personne ne sollicite ? Que raconte en secret l'âme de cet enfant repliée dans une telle prison ? Pourquoi cette démarche glacée de condamné aux souvenirs forcés ? Et quelle inconsciente motivation m'attire ici dans le secret de cette forteresse sans âge ?

 

Pour des raisons provisoirement qualifiées d'obscures, uniquement armé de mes vingt ans, j'ai fui mon pays natal. J'ai ensuite vécu un demi-siècle loin de lui, expatrié banni, à la manière d'un garnement qu'on met au coin au fond de la classe près du poêle. Oh ! Bien sûr je ne peux pas dire en permanence. Il arrivait que la punition fût levée, qu'on m'accordât des repas de vagabondage, des plongées dans le bain de la sphère artistique, des eaux libres dites de diversion. Mais je n'ai jamais pu ni même songé à sectionner le cordon ombilical qui me relie à mon enfance et à ma jeunesse. Qui le pourrait ? Et puis l'heure a sonné. Tous tabliers rendus, bras ballants, incrédule, je me suis un jour surpris penché sur le destin d'Ulysse. Depuis nos plus jeunes années nous sommes traversés par des histoires. Effrayants ou consolateurs, inimaginables ou arrimés à la quotidienneté la plus naturelle, les contes structurent les chagrins et les peurs des enfants, quand ils ne s'en prennent pas aux fragiles assises des grands. Exilé comme Ulysse, je n'ai jamais cessé d'aimer passionnément mon pays natal. Mon errance en ce monde ne pourra prendre fin que lorsque j'aurai réintégré l'éternelle demeure qu'il représente. Je prépare ma valise pour ce voyage retour que je tente de cerner, d'organiser, de rassurer. Car je crains l'effondrement, les tempêtes du chagrin, le puits sans fond d'un désespoir assassin. Tous les pays que j'ai traversés durant ma vie, sauf le premier sauf le dernier, ne sont que des paysages, des livres de géographie, des romans du terroir sans sève je n'ai jamais cherché à me procurer les clefs de ces menteries, faux-fuyants et faux royaumes. A la différence de mon pays natal, ils ne sont bâtis sur aucune chair, mes larmes n'emprunteront jamais les méandres de leur histoire superficielle et trouble. Aucun pacte de sang ne me lie à leur corps qui ne m'émeut. Mon pays natal et moi une bête et son petit. Même rage et mêmes muscles, pareille odeur forte de cuir armé contre les coups.

 

 

 

 

Le syndrome de Taner K. évolue. Les pages précédentes seront peut-être réutilisées dans

 

 

C'EST MA TOURNÉE !

 

marcher pour apprendre à partir

 

 

 

 

 

Extrait 2 :

 

 

Un jour, je rentrerai un jour. J'aurai mis cinq décennies pour construire la phrase qui me définit le mieux : Un jour, je rentrerai un jour. Je suis tout entier contenu dans ce théorème, dans cette mise en ordre, dans cette épitaphe. Et celle-ci ne peut s'épanouir au grand jour que parce que je peux enfin la prononcer à l'endroit précis seul capable de rassembler les lambeaux de ma jeunesse. Ailleurs ce serait un slogan, un effet de manches, une boursouflure en mal de poésie, une presque redondance. Ici, au carrefour de mes quatre routes initiales, je pourrais je devrais lui élever une stèle et la graver dessus. En granite rose la pierre, de la même couleur que mes joues de sauteriot. En Berry comme en Bourbonnais, ce mot désigne un gamin malingre mais résistant, qui ne rate la concrétisation d'aucune sottise mais ne craint rien, ni les fouettées d'orties ni les ronciers, ni même le cuir des lanières du martinet de la Colette ma mère. En d'autres termes, c'est le ch'tit gars d’Émile Guillaumin. Un jour, je rentrerai un jour rassemble toutes les composantes du fond des choses d'un être vivant classé Homo sapiens sapiens. Il est rentré se dire car il est temps.

Il est temps de rendre à la vie ce que je sais de mon pays, de constituer une mémoire des aventures modestes qui m'advinrent. A chacun l'empreinte de son passage sur terre. Signature d'un brin de vent sur une plage ou griffure d'un acier sur l'épiderme d'un granite, qu'importe ! Sans compter que cette trace, ma trace, cette cicatrice de rien cette estampille, il aurait pu advenir qu'elle ne fut pas. Tant de place pour se poser dans le cosmos et elle ici, sur la planète bleue, dans cette larme de bocage oublié sur un vieux continent ! Et je n'ai pas saccagé dévoré utilisé la Terre sans avoir de comptes à rendre. Alors pour bâtir ce récit, cette bible, partir. Refaire le tour de ma propre vie, en marchant pour me choisir le temps de réapprendre, de chercher les vestiges les stigmates des êtres et des choses responsables de mon arrivée, de ma présence au monde et puis de ma manière d'avoir usé les heures qui m'ont été confiées. Il faudra les retrouver ils doivent bien exister quelque part. Comment oser penser qu'on puisse quitter la vie sans faire le moindre bruit, comme si les étonnements et les larmes rencontrées devaient se taire et se terrer, renoncer à témoigner des peines aussi bien que du merveilleux ?

Rentrer chez moi je le sens que ce sera remettre de l'ordre dans ma bibliothèque des émois. Ce n'est pas indispensable, c'est bien au-delà. Si la porte d'entrée de l'éternité possède une clef, je viens de la trouver. Peut-être faut-il procéder ainsi pour entrer enfin en paix avec soi-même.

 

 

 

 

 

 " Aujourd'hui je ne rends compte qu'aux étoiles dans le ciel

et j'implore le pardon."

 

Alain Bashung

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



24/04/2018
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